Le voyage dans le passé, de Stefan Zweig
Ils se font face. Ils se sont retrouvés sur le quai de la gare, sont montés dans le train, se sont assis d'un même élan dans un compartiment, mais les autres voyageurs les empêchent d'exprimer pleinement leurs sentiments. Alors ils se font face en silence, et chacun pense à ces neuf années de séparation.
L'homme était jeune alors, pauvre, acharné au travail, prêt à tout pour sortir de sa condition miséreuse. La femme était moins jeune, prévenante, intelligente et fort belle. Mais elle était mariée à l'employeur et bienfaiteur du jeune homme. Ils se sont chastement aimés avec passion jusqu'à ce qu'il soit envoyé au Bresil, ce sont promis l'essentiel avant son départ.
La Grande Guerre ayant éclaté, le retour de l'homme a été différé bien des fois, et les vies de ces deux êtres se sont définitivement réalisées l'une sans l'autre.
Ils se font face maintenant, s'aiment encore, ou veulent le croire.
Pourtant, il n'y a rien d'autre que le passé face à eux, ce passé qui les envahit sans jamais leur donner la possibilité de se retrouver dans le présent, et encore moins de se projeter.
Sans doute prennent-ils alors conscience que ce voyage dans le passé sera celui de l'amour ou du désamour, de nouveaux espoirs, ou de désillusions. Chaque mot, chaque pensée, chaque geste est lourd de significations et d'implications. Que reste-t-il, que gardent-ils l'un pour l'autre, au bout du temps ?
Aussi surprenant que cela puisse paraître, voici une nouvelle du maître encore jamais traduite en français. Encore plus surprenant, il ne s'agit pas d'un fond de tiroir qui aurait dû rester là où il était, mais bien d'un petit joyau littéraire, comme sait les concocter S. Zweig. On y retrouve la profondeur, l'intelligence et la sensibilité de l'auteur. On y retrouve la confusion des sentiments, le temps qui se dilate ou se contracte, toujours à contre-courant de ses personnages, comme perdus en eux-mêmes. Superbe.
Le voyage dans le passé, Stefan Zweig, Grasset, 100 pages
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